Un besoin de compagnie
Nous ressentons chaque jour dans nos pratiques ce que l'art permet par un jeu de miroirs et d'écarts : produire du sens et réduire d'autant la peur de l'autre. Tout particulièrement au théâtre, le temps des répétitions est un temps de confrontations, de sensibilités, de paroles, d'individus parfois si différents, travaillant ensemble a un projet commun. Ces personnes se définissent dans leur travail par le dialogue et forment une première assemblée porteuse d'une pluralité de directions sensibles à partager, à discuter, à remettre en question.
Le sens de ce travail ne préexiste pas. Rien n'est gagné. C'est ce dialogue, cet échange, ce réexamen permanent de la forme et cette réflexion critique sur le travail lui-même qui constituent l'acte artistique. Cet acte dans son mouvement crée ainsi un horizon de sens fragile, mobile, en construction permanente tout au long des répétitions, puis lors de la représentation devant une autre assemblée : celle des spectateurs. Pour sa (sur)vie, la société a besoin d'un art qui la mette en critique. Toute société doit pouvoir offrir les moyens, les outils nécessaires, pour être elle-même étudiée, réexaminée, réfléchie, instruite, de façon à pouvoir avancer et se transformer.
Ce qui évolue, ce qui demeure, pièce d'Howard Barker éditée à l'occasion des représentations et créée par la troupe sous la direction de Fanny Mentré, ouvrira la nouvelle saison du TNS à l'Espace Klaus Michael Gruber, en même temps que James Thiérrée qui viendra pour la première fois au TNS, en salle Koltès, présenter son dernier spectacle Raoul. J'ai toujours considéré le travail des compagnies indépendantes nécessaire, riche et souvent risqué, radical, personnel. Ce sont souvent des histoires qui naissent et parfois se prolongent sur des dizaines d'années. Ainsi « Les compagnons de jeu » se sont constamment enrichis de rencontres décisives ; nous sommes nombreux à nous être croises et accompagnes et j'ai un vrai plaisir à me retrouver cette année « en compagnie » de certains d'entre eux. Il s'agit bien sûr de David Lescot dont nous coproduisons la nouvelle création autour du « système de Ponzi » et de la finance comme référence poétique et musicale ; nous accueillerons aussi sa Commission centrale de l'enfance saluée en 2009 par le Molière de la révélation théâtrale et qui continue d'éclairer son chemin d'acteur, d'auteur et de metteur en scène.
Irène Bonnaud, aujourd'hui artiste associée du Centre dramatique de Thionville, se livre quant à elle a une traversée du très beau texte d'Isaac Babel, Soleil couchant. Observer de Bruno Meyssat est une secousse et une déflagration théâtrale interrogeant le réel d'une catastrophe : la disparition d'Hiroshima. Jacques Osinski, aujourd'hui à la tête du Centre dramatique de Grenoble, viendra présenter un diptyque : Woyzeck de Georg Buchner et Dehors devant la porte de Wolfgang Borchert avec un même ensemble d'acteurs. Christophe Rauck, directeur du TGP-CDN de Saint-Denis, viendra lui aussi en salle Koltes avec sa mise en scène de Têtes rondes et têtes pointues de Bertolt Brecht. Nous serons en compagnie encore et toujours de Pierre Meunier - ainsi que de François Chattot et de Pierre-Yves Chapalain - dont nous coproduisons la prochaine création autour du langage Du fond des gorges.
Nous aurons également la joie d'accueillir à nouveau La Omisión de la familia Coleman, et le nouveau titre de Claudio Tolcachir et de sa compagnie Timbre 4 El Viento en un violín ; ainsi que deux spectacles de la compagnie Scimone Sframeli, avec le soutien et la complicité de l'Institut culturel italien de Strasbourg. Enfin, nous saluons la nouvelle présidence britannique du Conseil de l'Europe, à laquelle nous nous associons avec Ce qui évolue, ce qui demeure d'Howard Barker et Roméo et Juliette de William Shakespeare, traduit, adapte et mis en scène par Olivier Py que je suis particulièrement fière et heureuse d'accueillir.
Cette vocation d'ouverture du TNS sur le monde et sur l'Europe verra, avec la 7e édition du festival Premières, s'ancrer et se pérenniser la collaboration étroite avec Bernard Fleury et l'équipe du Maillon. Il s'agira, après le report de l'édition 2011, de donner à Premières une ampleur nouvelle.
Dom Juan partira avec la troupe pour quatre mois de tournée puis, à notre retour à Strasbourg, nous tenterons de réaliser le tournage du film de Dom Juan, après celui de La Cerisaie et avec la même équipe conduite par Alexandre Gavras. Cette saison verra enfin s'élargir la troupe du TNS. Marie Desgranges, Antoine Hamel, Ivan Hérisson et David Martins nous rejoignent des septembres, et aux cotes de Muriel Inès Amat, Fanny Mentré, Cécile Pericone et Fred Cacheux, viennent renforcer le cœur battant du TNS : la permanence artistique et son rôle central dans l'épanouissement de notre projet commun.
Le désir de compagnonnage et de placer la troupe au cœur du projet, nous a conduits Florence Delay, Jacques Roubaud, Christian Schiarretti et moi-même a élaborer ensemble Le Graal Théâtre, aventure commune initiée au Théâtre National Populaire de Villeurbanne avec Joseph d'Arimathie en juin 2011 et que nous continuerons d'explorer cette saison avec Merlin l'enchanteur, adossant l'un à l'autre le TNP et le TNS jusqu'en 2014 pour accomplir et rêver ensemble cette quête...
Comme le dit Jean-Luc Nancy, avec qui nous poursuivrons les Discussions du TNS, ce qui est « à venir est avenir » et c'est dans cet élan que je vous invite à nous « accompagner » tout au long de cette nouvelle saison.
Julie Brochen



Edito



